Géopolitique de la crise
Cela n’étonnera personne que je commence mon propos par le mouvement de régression des droits et des libertés fondamentales à l’oeuvre actuellement dans le Monde et plus particulièrement depuis
trente ans. Tous les moyens technologiques modernes sont d’abord mis au service des stratégies de contrôle des populations : il suffit de prendre l’avion pour se rendre compte à quel point
l’Union européenne a capitulé face aux exigences liberticides des Etats-Unis au nom de l’anti-terrorisme et de leur Patriot Act, il suffit de refaire nos papiers d’identité, de nous promener dans
les rues sous l’oeil des caméras de surveillance, ou plus simplement de surfer sur Internet ou même de téléphoner : là, à chaque instant de notre vie on saisit l’augmentation exponentielle
des contraintes faites aux individus. Contrôle des migrations, des chômeurs, des malades, des enfants, multiplication des infractions, des délits, etc. on a fait de la suspicion généralisée des
individus le prétexte à légitimer l’Etat voyeur et l’Etat pénal, alors que parallèlement, on a invoqué la nécessaire « confiance » dans les entreprises et les acteurs privés de
l’économie pour garantir la prospérité et qu’on nous a vanté les vertus de l’individualisme comme un mouvement vers plus de liberté individuelle. « Confiance » cela voulait dire de
moins en moins de contrôle, de moins en moins de règles en matière de concurrence, de commerce, d’échanges , etc. Il restait à trouver les rimes avec Liberté (libre-échange, libéralisation,
libéralisme) pour donner à ce puissant mouvement le sentiment qu’il constituait une immense modernité. Bref confiance dans l’ « auto-contrôle » des acteurs économiques et principalement
financiers et défiance et surveillance envers les individus.
La chute du communisme a accéléré bien-sûr l’enveloppement de la planète par le libéralisme et la finance, aucun adversaire sérieux ne pouvant empêcher la classe de la finance internationale de
généraliser un système et des valeurs. Grâce aux révolutions technologique en particulier, la mondialisation financière s’est achevée de Miami à Pekin. Les ennemis d’hier, nouveaux convertis à ce
capitalisme « de la confiance » ont engendré à leur tour de puissants intérêts attachés coûte que coûte au nouveau régime qui leur garantissait désormais puissance et richesses. Pour le
capitalisme, qui s’est drapé des libertés depuis 1945 face aux dictatures de l’Est, la démocratie n’est plus une condition nécessaire à son développement. Les Etats du Golfe, mais
particulièrement la Chine en font quotidiennement la démonstration. A plus d’un titre, c’est même le mouvement inverse qui tend à s’opérer : en fait, tout se passe comme si, pour reprendre
le grand reporter Hervé Kempf, « l’oligarchie mondiale voulait se débarrasser de la démocratie et des libertés publiques qui en constituent la substance ». Quand le capitalisme n’a plus
forcément besoin de la démocratie, nous entendons déjà les pouvoirs arguer de la nécessaire restriction des libertés..au nom de la crise.
Le second élément que je veux soumettre à notre questionnement concerne évidemment les conséquences de l’anthropocène : la nouvelle ère géologique est marquée par cette donnée fondamentale
que l’action de l’espèce humaine constitue une force géologique et géographique agissante par le déstockage, en quelques décennies, des énergies fossiles qui ont mis des millions et des millions
d’années à se constituer, accélérant par là-même le processus de réchauffement de la planète et des catastrophes désormais annoncées comme certaines si nous laissons le productivisme guider les
économies du Monde. La question énergétique, LA question en vérité, en résume bien d’autres : on assiste d’un côté à l’acharnement des uns à préserver leur main mise sur les richesses
naturelles et à l’acharnement des autres à en avoir leur part. Ce changement climatique affecte déjà de manière significative le cycle hydrologique global et cette situation, déjà critique en
certains endroits, va empirer. Selon les nations Unies, en 2050, sur 9,3 milliards de personnes, 1,8 milliards vivront dans des régions totalement privées d’eau et 5 autres milliards dans des
pays où il sera difficile de répondre à tous les besoins. Sans révolution planétaire en matière de gestion de l’eau, les inégalités, qui vont croissant, engendreraient de lourdes conséquences
sanitaires, sociales et bien entendu géopolitiques.
La trop forte subordination des économies à l’égard des énergies, ou plus simplement la nécessité de boire pour vivre, indique clairement qu’à vouloir prolonger la concurrence entre les Etats,
donc l’exclusion d’une partie de l’humanité par l’autre des possibilités même de son développement, nous nous donnons le choix entre deux schémas, qui se confondront souvent : la guerre de
tous contre tous ou la domination des uns sur les autres. L’incapacité même de l’Europe à contrôler ses sources d’approvisionnement énergétiques, qui pour l’essentiel se trouvent au Moyen-Orient
et en Russie, devrait suffire à nous convaincre d’agir rapidement. Il y a donc urgence à bouger dans trois directions :
atteindre, absolument, les objectifs fixés par les traités, textes et recommandations en
matière de diminution drastique des émissions de gaz à effet de serre ;
confier à une agence mondiale publique la propriété, l’exploitation, la gestion et la
distribution des ressources, en priorité des ressources naturelles fossiles et de l’eau ;
diversifier, en urgence, les sources d’énergies et en particulier les énergies renouvelables,
sauf à vouloir faire subir aux populations l’inéluctable augmentation du prix de l’énergie ou de reprendre l’exploitation du charbon avec les conséquences que nous connaissons pour
l’environnement.
Sans développer à cette étape, le temps imparti ne me le permets pas, j’indique juste que d’autres secteurs éminemment stratégiques, comme l’agriculture et l’alimentation, nécessitent qu’une
Autorité publique mondiale – et non des marchés - fixent les prix et protègent les denrées alimentaires des mouvements spéculatifs. Je n’ai pas non plus le temps de développer ce point, d’autres
l’ont fait ces derniers temps, mais tourner le dos au libre-échange qui a valu dans le domaine agricole implique à mes yeux de militer pour un protectionnisme intelligent : au regard de la
recherche de la satisfaction de la souveraineté alimentaire – et donc de l’autosuffisance relative nécessaire – c’est même une nécessité si l’on veut s’assurer de pouvoir nourrir tous les
hommes.
Ces quelques orientations sont d’autant plus nécessaires qu’avec la certitude de l’émergence de l’Inde et de la Chine, une nouvelle géographie de la production mondiale des richesses – et donc
des logiques de production et de consommation qui lui seront liées – est en train de se construire. Il est possible de démentir les prévisions inquiétantes en matière de développement
humain ; à condition de l’exiger des gouvernements...ou de gouverner soi-même. Dans un cas comme dans l’autre, et la gauche sera évidemment concernée par les deux, il faudra ne jamais céder
sur l’exigence de bien commun.
Le troisième élément du désordre concerne l’immigration mondiale : si l’on reste à l’horizon 2050, nous passerons très certainement de 200 millions à près d’un milliard de personnes
migrantes dans le monde (tourisme mis à part). A titre d’exemple, nous allons assister à une multiplication de la population par 7 au Mexique, par 15 au Kenya. Qui croit une seule seconde que
cela n’aura pas de conséquences migratoires ? Comment assumer plus longtemps d’oublier cet élément essentiel des prochaines années : les déplacements de populations vont s’accélérer en
vitesse et en nombre ? Nous avons l’obligation de penser cette nouvelle donne en des termes conformes à la déclaration universelle des Droits de l’Homme – sinon, à quoi bon être
socialiste ? - que cela soit pour les mouvements de migration du Sud au Sud (les plus nombreux) ou celles, du Sud vers le Nord, c’est-à-dire vers chez nous.
L’Europe, bien entendu, peut être ce bloc de puissance qui, par sa dimension et son message universel, influence le cours de la diplomatie internationale vers ces objectifs de développement
commun de l’humanité. Mais nous devons alors faire un examen critique sérieux : faut-il subordonner le destin de l’Union de l’Européenne aux intérêts des Etats-Unis d’Amérique ? Peut-on
vraiment – qui le croit ? - faire à la fois l’OTAN et la défense européenne ? Car, après tout, pourquoi ce lien obligé qui nous dessert dans bien des domaines au moment même où
l’Amérique latine se libère de la tutelle étatsunienne sur les plans politiques, économique, monétaire et même militaire ? Il ne s’agit pas, pour la gauche européenne, de construire une
quelconque animosité envers l’oncle Sam : au contraire, l’élection de Barak Obama – une des plus formidables conséquences de la crise – est porteuse d’un espoir réel de changer le cours du
Monde. Il faut même politiquement faire plus que le souhaiter, il faut soutenir cette dynamique de changement, comme celle initiée par les gauches en Amérique latine, du Vénézuela au Brésil, de
la Bolivie au Chili. Seulement, l’Union européenne n’a pas à privilégier ce bloc là sur un autre. La condition de son développement politique à l’échelle géopolitique, c’est son indépendance
réelle, dans tous les domaines de sa souveraineté.
Depuis un an, deux évènements – le krach et les élections présidentielles en Iran - viennent de signaler, sans qu’on sache encore vers où nous allons, la fin du cycle ouvert il y a trente ans par
les deux grandes réactions ultraconservatrices qui ont façonnée les rapports mondiaux actuels : d’un côté la révolution conservatrice aux Etats-Unis avec Ronald Reagan et la financiarisation
intégrale de l’économie qui s’en est suivie ; de l’autre côté le coup d’Etat religieux durant la révolution iranienne de 1979 avec l’ayatollah Khomeiny qui s’était propagé comme une trainée
de poudre de l’Asie à l’Afrique sur les ruines des nationalismes et des tiers-mondismes à la fois comme opposition aux régimes corrompus post-coloniaux et comme opposition aux dominations
occidentales. Ce qui se passe en Iran n’est certes pas fini, mais ne sous estimons pas l’impact, dans les populations du Moyen-Orient, d’un mouvement de masse qui conteste ouvertement la
légitimité d’une théocratie, bref qui fait renaître, là-bas, un nouvel espoir laïque. Imaginez, ne serait-ce que pour les Palestiniens ou les Libanais, mais aussi en Turquie et en Algérie, ce
qu’un mouvement de cette nature peut signifier.
Ce qui frappe, au regard des enjeux géopolitiques, c’est l’absence de pilotage mondial dans une planète...mondialisée. Pire, on assiste à une marginalisation croissante de l’Onu et des ses
résolutions les plus importantes au profit d’instances qui n’ont pas pour but ni pour finalité le bien commun de l’humanité mais la fluidité d’un système (je pense à l’OMC, au FMI) et la sécurité
des plus puissants (je pense au désormais G20). C’est pourtant bien à cette échelle mondiale que se situent les enjeux. Or, à cette échelle mondiale, la gauche n’a aucune existence politique.
Tant que cela durera, la dialectique du moment se situera entre les tenants du libéralisme financier et les partisans des crispations identitaires, religieuses ou nationalistes qui minent le
destin de l’humanité toute entière. Le défi politique est le suivant : poser des règles de civilisation contre la dérégulation du Monde. Atteindre cet objectif signifie construire un rapport
de force en rassemblant sans tarder les gauches démocratiques dans le monde et donner corps à une nouvelle alliance internationale des progressistes. C’est à cela que nous devons travailler sans
tarder à partir des éléments sains de l’internationale socialiste (ils ne le sont pas tous...). L’objectif affiché de cette nouvelle alliance, agissant dans un esprit de coopération et mus par le
même idéal universel, sera de mettre en place une nouvelle architecture internationale basée sur le pacte international sur les Droits économiques, sociaux et culturels de 1966 et sur la
déclaration des Nations Unies sur le droit au développement.
Nous vivons un moment d’étranges paradoxes : 20 ans après la chute du Mur de Berlin, le triomphe de l’Europe lui a a fait perdre ses repères ; la victoire stratégique de l’Occident,
plutôt que d’assurer sa suprématie, accélère son déclin ; la consécration du capitalisme l’a plongé dans la pire crise de son histoire ; la fin de l’équilibre de la terreur a fait
naître un monde obsédé par la Terreur ; la célébration de la démocratie voit dans le même temps reculer partout dans le monde le débat démocratique et les libertés. En 2009, on sait
organiser des voyages dans l’espace ; on peut opérer à distance. Ayons en tête que ces deux formidables possibilités de notre civilisation ne sont pour le moment que la chance de quelques
très riches. Que c’est là, dans cet insupportable réalité qui fait que la richesse de quelques individus dépasse la richesse de plusieurs dizaines d’Etats, que se situe le miroir de ce que nous
voulons combattre : la confiscation du Monde par un poignée d’individus qui, de manière certaine, nous entraînent dans le chaos. Socialisme ou Barbarie, une fois de plus, c’est la question.
Ne tardons pas.
Derniers Commentaires